Prêtre pour l'éternité

Homélie de saint Josémaria sur la valeur du sacerdoce, publiée dans le livre "Aimer l'Eglise".

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Opus Dei - Prêtre pour l'éternité

Il y a quelques jours, pendant que je célébrais la Sainte Messe, je me suis arrêté un bref instant à considérer ces mots du psaume choisi par la liturgie pour l'antienne de la Communion : Le Seigneur est mon berger, rien ne pourra me manquer (Ps 22, 1 ; Antienne de la Communion de la Messe du samedi de la quatrième semaine de Carême). Cette invocation m'a rappelé les versets d'un autre psaume, récité autrefois pendant la cérémonie de la première tonsure : Le Seigneur est ma part d'héritage (Ps 15, 5). Le Christ en personne se place dans les mains des prêtres, qui deviennent ainsi des dispensateurs des mystères — des merveilles — du Seigneur (1 Co 4, 1).

L'été prochain, une cinquantaine de membres de l'Opus Dei recevront les ordres sacrés. Ces promotions sacerdotales d'un petit nombre de membres de l'Œuvre se succèdent depuis 1944, témoignant ainsi de la grâce et d'une volonté de service de l'Église. Malgré cela, il y a chaque année des gens qui s'en étonnent. Comment est-il possible, se demandent-ils, que trente, quarante, cinquante hommes, dont la vie est pleine de promesses, soient disposés à devenir prêtres ? Je voudrais présenter aujourd'hui quelques considérations, même au risque d'accroître la perplexité de ceux-là.

Le saint Sacrement de l'Ordre Sacerdotal sera administré à ce groupe de membres de l' Œuvre, qui ont à leur actif une riche — et parfois longue — expérience de médecin, d'avocat, d'ingénieur, d'architecte ou d'une autre activité professionnelle, et dont le travail offrait la possibilité réelle d'accéder à des situations plus ou moins importantes dans leur milieu social.
C'est pour servir qu'ils seront ordonnés : non pour commander, ni pour briller, mais pour se donner, en un silence ininterrompu et divin, au service de toutes les âmes. Une fois prêtres, ils ne se laisseront pas entraîner par la tentation d'imiter les activités et le travail des laïcs, quand bien même il s'agirait de tâches qu'ils connaissent bien, pour les avoir réalisées eux-mêmes jusqu'alors ; et cela assure en eux une mentalité laïque qu'ils ne perdront jamais.

Leur compétence en diverses branches du savoir humain — de l'histoire, des sciences naturelles, de la psychologie — bien qu'elle fasse nécessairement partie de cette mentalité laïque, ne les amènera pas à vouloir se présenter comme des prêtres psychologues, des prêtres biologistes ou des prêtres sociologues : ils ont reçu le Sacrement de l'Ordre pour être, ni plus ni moins, des prêtres—prêtres, des prêtres à cent pour cent.

Sur beaucoup de problèmes temporels ou humains, ils en savent probablement plus que bien des laïcs. Mais, à partir du moment où ils deviennent clercs, ils taisent cette compétence avec joie, pour continuer à se fortifier dans une prière incessante, pour ne parler que de Dieu, pour prêcher l'Évangile et administrer les sacrements. Voilà, si je puis m'exprimer ainsi, leur nouveau travail professionnel, auquel ils consacrent toutes les heures de la journée, qui seront toujours trop peu nombreuses : il leur faut en effet étudier constamment la science de Dieu, orienter spirituellement beaucoup d'âmes, écouter de nombreuses confessions, prêcher inlassablement et prier beaucoup — beaucoup — l'âme toujours tournée vers le tabernacle où se trouve réellement présent Celui qui nous a choisis pour être siens, en un don merveilleux et plein de joie, même à l'heure des contradictions, qui sont le lot de toute créature.

Toutes ces considérations peuvent augmenter, comme je vous le disais, les motifs d'étonnement. D'aucuns continueront peut—être à se demander : pourquoi renoncer à tant de choses bonnes et nobles de la terre ? Pourquoi renoncer à avoir une situation professionnelle plus ou moins brillante ? Pourquoi renoncer à exercer une influence chrétienne sur la société par l'exemple, à partir de la culture profane, de l'enseignement, de l'économie ou de toute autre activité civile ?

D'autres rappelleront comment de nos jours de sérieux doutes circulent en beaucoup d'endroits à propos de la figure du prêtre : il faut, prétend—on, rechercher son identité. Et l'on met en doute la signification que revêt, dans les circonstances actuelles, ce don à Dieu dans le sacerdoce. Enfin, on pourrait être surpris qu'à une époque où les vocations sacerdotales se font rares, elles naissent précisément chez les chrétiens qui avaient déjà résolu — grâce à un travail professionnel exigeant — leurs problèmes de situation et d'emploi dans le monde.

Je comprends cet étonnement, mais je ne serais pas sincère si j'affirmais que je le partage. Ces hommes qui embrassent le sacerdoce librement, parce qu'ils en ont envie — c'est une raison très surnaturelle — savent bien qu'il ne s'agit pas de renoncement, au sens ordinaire du terme. Déjà auparavant — de par leur vocation à l'Opus Dei — ils s'adonnaient au service de l'Église et de toutes les âmes, avec une vocation à part entière, divine, qui les amenait à sanctifier leur travail ordinaire, à se sanctifier dans ce travail et, à partir de cette tâche professionnelle, à faire de leur mieux pour sanctifier les autres.

Comme à tous les chrétiens, ces paroles de saint Pierre s'adressent aussi aux membres de l'Opus Dei, qui sont toujours des chrétiens courants, prêtres ou laïcs : Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis pour annoncer les louanges de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, vous qui jadis n'étiez pas un peuple et qui êtes maintenant le peuple de Dieu, qui n'obteniez pas miséricorde et qui maintenant avez obtenu miséricorde (1 P 2, 9—10).

Unique et identique est la condition des fidèles chrétiens, chez les prêtres et chez les laïcs, parce que Dieu Notre Seigneur nous a tous appelés à la plénitude de la charité, à la sainteté : Béni soit le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus—Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles aux cieux, dans le Christ. C'est ainsi qu'il nous a élus en lui, dès avant la création du monde, pour être saints et immaculés en sa présence et dans l'amour (Ep 1, 3—4).

Il n'existe pas de sainteté de second ordre : ou nous luttons constamment pour demeurer en état de grâce et ressembler au Christ, notre Modèle, ou nous désertons cette guerre divine. Le Seigneur nous invite tous à nous sanctifier, chacun dans son propre état. Dans l'Opus Dei, le fait d'être prêtre ou laïc ne change absolument rien à cette passion pour la sainteté — en dépit des erreurs et des misères de chacun. Les prêtres ne constituent d'ailleurs qu'une proportion très réduite par rapport à l'ensemble des membres.

Par conséquent, si l'on regarde les choses avec les yeux de la foi, ce n'est pas de renoncement qu'il s'agit quand on arrive au sacerdoce ; et parvenir au sacerdoce ne suppose pas non plus le couronnement de la vocation à l'Opus Dei. La sainteté ne dépend pas de l'état de chacun — célibataire, marié, veuf, prêtre — mais de sa réponse personnelle à la grâce, qui nous est accordée à tous, pour que nous apprenions à éloigner de nous les œuvres de ténèbres et que nous revêtions les armes de lumière : la sérénité, la paix, le service, empreint de sacrifice et de joie, rendu à l'humanité tout entière (Cf. Rm 13, 12).

Le sacerdoce amène à servir Dieu dans un état qui, en soi, n'est ni meilleur ni pire que les autres : il est tout simplement différent. Mais la vocation de prêtre apparaît comme revêtue d'une dignité et d'une grandeur que rien ne dépasse sur la terre. Sainte Catherine de Sienne met les mots suivants sur les lèvres de Jésus—Christ : Je ne veux pas que décroisse la révérence et le respect que l'on doit observer à l'égard des prêtres, parce que la révérence et le respect qu'on leur manifeste ne s'adresse pas à eux, mais à moi, en vertu du Sang que je leur ai donné à administrer. S'il n'en était pas ainsi, vous leur devriez la même révérence qu'aux laïcs, et pas plus Il ne faut pas les offenser : lorsqu'on les offense, c'est moi que l'on offense, et non pas eux. C'est pourquoi je l'ai interdit, et j'ai disposé que je n'admets pas que l'on touche à mes Christ (Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, chap. 116 ; cf. Ps 104, 15).

Certains s'évertuent à chercher l'identité du prêtre, comme ils disent. Comme elles sont claires, ces paroles de la sainte de Sienne ! Quelle est l'identité du prêtre ? Celle du Christ. Tous les chrétiens peuvent et doivent être non pas alter Christus, mais ipse Christus : d'autres Christ, le Christ lui—même ! Mais, dans le cas du prêtre, ceci se réalise d'une manière immédiate, de façon sacramentelle.

Pour l'accomplissement d'une si grande œuvre, celle de la Rédemption, le Christ est toujours là auprès de son Église, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la Messe, et dans la personne du ministre, « le même offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s'offrit alors lui—même sur la croix » et, au plus haut point, sous les espèces eucharistiques (Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium, 7 ; cf. Concile de Trente, Doctrine sur le Très Saint Sacrifice de la Messe, chap. 2). Le sacrement de l'Ordre confère au prêtre la possibilité effective de prêter à Notre Seigneur sa voix, ses mains, tout son être ; c'est Jésus—Christ qui, dans la Sainte Messe, change, par les mots de la consécration, la substance du pain et du vin en son Corps, son Âme, son Sang et sa Divinité.

C'est en cela que se fonde l'incomparable dignité du prêtre. C'est une grandeur d'emprunt, compatible avec ma petitesse. Je demande à Dieu Notre Seigneur de donner à tous les prêtres la grâce de réaliser saintement les choses saintes, et de refléter également dans notre vie les merveilles des grandeurs du Seigneur. Nous qui célébrons les mystères de la Passion du Seigneur, nous devons rendre notre vie conforme à ce que nous célébrons. Et alors l'hostie occupera notre place devant Dieu, si nous nous faisons nous—mêmes hosties (Saint Grégoire le Grand, Dialog. 4, 59).

Si vous rencontrez un jour un prêtre qui, apparemment, semble ne pas vivre en accord avec l'Évangile —ne le jugez pas, c'est Dieu qui le juge — sachez que s'il célèbre validement la Sainte Messe, avec l'intention de consacrer, Notre Seigneur n'en descend pas moins entre ses mains, bien qu'elles en soient indignes. Peut—il exister plus grand abandon, plus grand abaissement ? Plus qu'à Bethléem, plus qu'au Calvaire. Pourquoi ? Parce que le Cœur du Christ déborde du désir de la Rédemption, parce qu'il ne veut pas que quelqu'un puisse dire qu'il ne l'a pas appelé, parce qu'il va à la rencontre de ceux qui ne le cherchent pas.

Il est Amour ! Il n'y a pas d'autre explication. Toutes les paroles sont bien pauvres pour parler de l'Amour du Christ ! Il s'abaisse à tout, Il admet tout, Il s'expose à tout — aux sacrilèges, aux blasphèmes, à la froideur de l'indifférence de tant de personnes — pourvu qu'Il puisse offrir, ne serait—ce qu'à un seul homme, la possibilité de découvrir les battements d'un Cœur qui bat dans sa poitrine blessée.

Telle est l'identité du prêtre : être l'instrument immédiat et quotidien de cette grâce salvatrice que le Christ nous a gagnée. Si l'on comprend cela, si l'on a médité dans le silence actif de la prière, comment peut—on envisager le sacerdoce comme un renoncement ? C'est un gain incalculable. Notre Mère sainte Marie, la plus sainte des créatures — Dieu seul est supérieur à elle — a mis Jésus—Christ au monde une seule fois dans le temps ; les prêtres le font venir tous les jours au monde où nous vivons, à notre corps et à notre âme : le Christ vient nous alimenter, nous vivifier, être, dès à présent, le gage de la vie future.

Le prêtre n'est supérieur au laïc ni en tant qu'homme ni en tant que fidèle. C'est pourquoi il convient particulièrement que le prêtre fasse montre d'une profonde humilité, pour comprendre comment, dans son cas, ces paroles de saint Paul s'accomplissent aussi de manière toute spéciale et en plénitude : Qu'as—tu que tu n'aies pas reçu ? (1 Co. 4, 7)Ce qu'il a reçu c'est Dieu ! Ce qu'il a reçu, c'est le pouvoir de célébrer la Sainte Eucharistie, la Sainte Messe — fin principale de l'ordination sacerdotale — de pardonner les péchés, d'administrer d'autres sacrements et de prêcher avec autorité la parole de Dieu, dirigeant les autres fidèles en tout ce qui a trait au royaume des Cieux

Le sacerdoce des prêtres, s'il suppose les sacrements de l'initiation chrétienne, est cependant conféré au moyen du sacrement particulier qui, par l'onction du Saint—Esprit, les marque d'un caractère spécial, et les configure ainsi au Christ Prêtre pour les rendre capables d'agir au nom du Christ Tête en personne (Concile Vatican II, décret Presbyterorum ordinis, 2). L'Église est telle qu'elle est, non par un caprice des hommes, mais par la volonté expresse de Jésus—Christ, son Fondateur. Sacrifice et sacerdoce ont été si liés ensemble par la disposition de Dieu que l'un et l'autre ont existé sous les deux lois, l'Ancienne et la Nouvelle. Comme, dans le Nouveau Testament, l'Église catholique a reçu de l'institution du Seigneur le Saint Sacrifice visible de l'Eucharistie, on doit aussi reconnaître qu'il y a en elle un sacerdoce nouveau, visible et extérieur, dans lequel le sacerdoce ancien a été “ changé » (Concile de Trente, Doctrine sur le Sacrement de l'Ordre, chap. 1 : Denzinger—Schön. 1764 (957)).

Chez ceux qui sont ordonnés, ce sacerdoce ministériel s'ajoute au sacerdoce commun de tous les fidèles. C'est pourquoi, encore qu'il serait erroné de soutenir qu'un prêtre est davantage chrétien que tout autre fidèle, on peut en revanche, affirmer qu'il est davantage prêtre : il appartient, comme tous les chrétiens, à ce peuple sacerdotal racheté par le Christ et il est, en outre, marqué du caractère du sacerdoce ministériel, qui se différencie essentiellement, et non pas en degré (Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium, 10), du sacerdoce commun des fidèles.

Je ne comprends pas le désir qu'ont certains prêtres de se confondre avec les autres chrétiens, oubliant ou négligeant leur mission spécifique dans l'Église, celle pour laquelle ils ont été ordonnés. Ils pensent que les chrétiens veulent voir dans le prêtre un homme comme les autres, ce qui n'est pas vrai. Ce que les chrétiens veulent admirer dans le prêtre, ce sont les vertus propres à chaque chrétien, et à tout honnête homme : compréhension, justice, vie de travail — en ce cas le ministère sacerdotal —, charité, éducation, délicatesse.

Mais à côté de cela, les fidèles demandent une claire manifestation du caractère sacerdotal : ils attendent du prêtre qu'il prie, qu'il ne se refuse pas à administrer les sacrements, qu'il soit prêt à accueillir tout le monde sans s'ériger en chef ou militant de factions humaines, quelles qu'elles soient (Cf. idem, décret Presbyterorum ordinis, 6) ; qu'il mette amour et dévotion dans la célébration de la Sainte Messe, qu'il s'asseye au confessionnal, qu'il console les malades et les affligés ; qu'il enseigne le catéchisme aux enfants et aux adultes, qu'il prêche la Parole de Dieu et non une science humaine quelconque qui — quand bien même il la connaîtrait parfaitement — ne serait pas la science qui sauve et conduit à la vie éternelle ; qu'il conseille et soit charitable envers ceux qui sont dans le besoin.

En un mot, ce que l'on demande au prêtre, c'est d'apprendre à ne pas faire obstacle à la présence du Christ en lui, surtout quand il réalise le Sacrifice du Corps et du Sang du Christ et quand, au nom de Dieu, il pardonne les péchés dans la confession sacramentelle auriculaire et secrète. L'administration de ces deux sacrements est si importante dans la mission du prêtre que tout le reste doit tourner autour. Il est d'autres tâches sacerdotales — la prédication et l'instruction dans la foi — qui manqueraient de fondement, si leur but n'était pas d'enseigner à fréquenter le Christ, à le trouver au tribunal d'Amour de la Pénitence et dans le renouvellement non sanglant du Sacrifice du Calvaire, dans la Sainte Messe.

Laissez—moi considérer un peu plus longtemps le Saint Sacrifice ; car si, pour chacun de nous, il est le centre et la racine de la vie chrétienne, il doit l'être tout spécialement pour la vie du prêtre. Un prêtre qui, par sa faute, ne célébrerait pas chaque jour le Saint Sacrifice de l'autel (Cf. ibid., 13) ferait preuve de peu d'amour de Dieu ; ce serait comme jeter à la face du Christ qu'il ne partage pas son désir de Rédemption, qu'il ne comprend pas son impatience à se donner, sans défense, comme nourriture de l'âme.

Il est bon de nous rappeler, de répéter avec une inlassable insistance, que nous les prêtres, que nous soyons pécheurs ou saints, nous ne sommes plus nous—mêmes lorsque nous célébrons la Sainte Messe. Nous sommes le Christ qui renouvelle sur l'autel le divin sacrifice du Calvaire. Dans le mystère du sacrifice eucharistique, où les prêtres exercent leur fonction principale, c'est l'œuvre de notre Rédemption qui s'accomplit sans cesse. C'est pourquoi il leur est vivement recommandé de célébrer la messe tous les jours ; même si les chrétiens ne peuvent y être présents, c'est un acte du Christ et de l'Église (Ibid.).

Le Concile de Trente enseigne que, à la Messe, ce même Christ, qui “ s'est offert lui—même une fois » de manière sanglante sur l'autel de la Croix, est contenu et immolé de manière non sanglante C'est une seule et même victime, c'est le même qui s'offre maintenant par le ministère des prêtres, qui s'est offert alors lui—même sur la Croix ; seule la manière de s'offrir diffère (Concile de Trente, Doctrine sur le Très Saint Sacrifice de la Messe : Denzinger—Schön. 1743 (940)).

L'assistance ou la non-assistance de fidèles à la Sainte Messe ne modifie aucunement cette vérité de foi. Quand je célèbre entouré par le peuple, je me trouve très à l'aise, sans éprouver aucun besoin de me considérer président d'une assemblée. D'un côté je suis fidèle comme les autres ; mais je suis, par-dessus tout, le Christ à l'autel ! Je renouvelle de façon non sanglante le divin Sacrifice du Calvaire et je consacre in persona Christi, représentant réellement Jésus—Christ, parce que je lui prête mon corps, ma voix et mes mains, mon pauvre cœur, tant de fois souillé, que je veux qu'il purifie.

Quand je célèbre la Sainte Messe avec l'unique participation de mon servant, là aussi le peuple est présent. Je sens à mes côtés tous les catholiques, tous les croyants et aussi tous les incroyants. Toutes les créatures de Dieu sont présentes — la terre, le ciel et la mer, et les animaux et les plantes — qui rendent gloire au Seigneur de la création tout entière.

Utilisant les mots du Concile Vatican II, je dirai en outre, que nous nous unissons au plus haut degré au culte de l'Église céleste, en communiquant et en vénérant par—dessus tout la mémoire de la glorieuse Marie toujours Vierge, de saint Joseph, des saints apôtres et martyrs et de tous les saints (Cf. Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium, 50).

Je demande à tous les chrétiens de prier beaucoup pour nous les prêtres, afin que nous sachions réaliser saintement le Saint Sacrifice. Je les supplie de manifester pour la Sainte Messe un amour si délicat qu'il incite les prêtres à la célébrer avec une dignité — une élégance — humaine et surnaturelle, en soignant les ornements et les objets destinés au culte, avec dévotion, sans hâte.

D'où vient cette hâte ? Les amoureux ont—ils hâte de se quitter ? On dirait qu'ils s'en vont et ne s'en vont pas ; ils reviennent sur leurs pas plusieurs fois, ils répètent des phrases banales comme s'ils venaient de les découvrir N'ayez pas peur de comparer les manifestations d'un amour humain noble et limpide aux choses de Dieu. Si nous aimons le Seigneur avec notre cœur de chair — nous n'avons que celui—là — nous ne serons pas pressés de terminer cette rencontre, ce rendez—vous amoureux avec lui.

Il y en a qui ne se pressent pas et qui n'hésitent pas à prolonger jusqu'à la fatigue lectures, avis, annonces. Mais, arrivés au moment principal de la Sainte Messe, au sacrifice proprement dit, ils se précipitent, empêchant ainsi les autres fidèles d'adorer avec piété le Christ, Prêtre et Victime, et d'apprendre à le remercier ensuite calmement, sans précipitation, d'avoir voulu venir de nouveau parmi nous.

C'est dans la Sainte Messe que toutes les affections et tous les besoins du cœur du chrétien trouvent leur voie la plus sublime : celle qui, par le Christ, mène au Père, en l'Esprit Saint. Le prêtre doit faire tout son possible pour que tout le monde connaisse cette vérité et la vive. Il n'y a aucune activité qui puisse ordinairement passer avant celle de faire connaître, aimer et vénérer la Sainte Eucharistie.

Le prêtre réalise deux actes : le premier, principal, sur le corps véritable du Christ ; l'autre secondaire, sur le Corps Mystique du Christ. Le second acte ou ministère dépend du premier et non l'inverse (Saint Thomas, S. Th. Suppl., q. 36, a. 2, ad 1). C'est pourquoi une caractéristique éminente du ministère sacerdotal est de tendre à ce que tous les catholiques s'approchent du Saint Sacrifice avec toujours plus de pureté, d'humilité et de vénération. Si le prêtre s'applique à cette tâche, il ne se trompera pas lui—même et il ne trompera pas non plus la conscience des chrétiens, ses frères.

Dans la Sainte Messe, nous adorons, en accomplissant avec amour le premier devoir de la créature envers son Créateur : C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, c'est à lui seul que tu rendras culte (Dt 6, 13 ; Mt 4, 10). Non pas une adoration froide, formelle, servile, mais une estime et un respect intimes, qui sont le propre des fils très aimants.

Dans la Sainte Messe nous est offerte la meilleure occasion d'expier nos propres péchés, et ceux de tous les hommes, afin de pouvoir dire, avec saint Paul, que nous sommes en train d'accomplir dans notre chair ce qu'il reste à souffrir au Christ (Cf. Col 1, 24). Personne n'avance seul dans le monde, personne ne saurait considérer qu'il n'a aucune part de responsabilité dans le mal qui se commet sur la terre, conséquence du péché originel ainsi que d'un grand nombre de péchés personnels. Aimons le sacrifice, recherchons l'expiation. Comment ? En nous unissant dans la Sainte Messe au Christ, Prêtre et Victime : ce sera toujours lui qui se chargera du poids imposant des infidélités des créatures, des tiennes et des miennes.

Le sacrifice du Calvaire est une preuve infinie de la générosité du Christ. Chacun d'entre nous, personnellement, nous y gagnons beaucoup. Nous n'importunons pas Dieu Notre Seigneur lorsque nous lui exposons nos besoins dans la Sainte Messe. Qui n'a pas quelque chose à demander ? Seigneur, cette maladie Seigneur, cette tristesse Seigneur, cette humiliation que je ne sais pas supporter par amour pour toi Nous voulons le bien, le bonheur et la joie des nôtres ; le sort de ceux qui souffrent faim et soif de pain et de justice nous oppresse le cœur, et aussi le sort de ceux qui connaissent l'amertume de la solitude, de ceux qui, à la fin de leurs jours, ne reçoivent ni un égard d'affection ni un geste qui les aide.

Mais la grande misère qui nous fait souffrir, la grande nécessité à laquelle nous voulons remédier, c'est le péché, l'éloignement de Dieu, le risque que les âmes se perdent pour toute l'éternité. Conduire les hommes à la gloire éternelle dans l'amour de Dieu, telle est notre aspiration profonde dans la célébration de la Messe, comme ce fut celle du Christ lorsqu'il offrit sa vie au Calvaire.

Habituons—nous à parler au Seigneur avec cette sincérité quand il descend, Victime innocente, entre les mains du prêtre. La confiance dans le secours du Seigneur nous donnera une délicatesse d'âme qui se traduit toujours en œuvres de bien et de charité, de compréhension, de tendresse affectueuse envers ceux qui souffrent et ceux qui se comportent artificiellement, simulant une satisfaction inconsistante, si fausse qu'il en faut peu pour qu'elle se change en tristesse.

Remercions enfin Dieu Notre Seigneur pour tout ce qu'Il nous accorde, pour le don merveilleux qu'Il nous fait de Lui—même. Que vienne à notre cœur le Verbe incarné ! Que Celui qui a créé les cieux et la terre s'enferme dans notre petitesse ! Pour abriter le Christ en son sein, la Vierge Marie fut conçue immaculée. Si l'action de la grâce doit être proportionnelle à la différence entre le don et les mérites, ne devrions—nous pas transformer toute notre journée en une Eucharistie continuelle ? Ne vous éloignez pas du temple, à peine le Saint Sacrement reçu. Ce qui vous attend est—il si important, que vous ne puissiez accorder au Seigneur dix minutes pour Lui dire merci ? Ne soyons pas mesquins. à l'Amour doit répondre l'Amour.

Un prêtre qui vit ainsi la Sainte Messe — en adorant, en expiant, en implorant, en rendant grâces, en s'identifiant au Christ — et qui apprend aux autres à faire du Sacrifice de l'autel le centre et la racine de la vie chrétienne, fera véritablement preuve de la grandeur incomparable de sa vocation, du caractère dont il est marqué, et qu'il ne perdra pas de toute l'éternité.

Je sais que vous me comprenez quand j'affirme que, comparé à un tel prêtre, il faut considérer comme un échec — humain et chrétien — la conduite de certains qui se comportent comme s'ils avaient à s'excuser d'être ministres de Dieu. Comportement d'autant plus déplorable qu'il les amène à abandonner leur ministère, à imiter les laïcs, à chercher une seconde occupation qui supplante peu à peu celle qui leur est propre, par vocation et par mission. Et fréquemment, lorsqu'ils se soustraient à leurs obligations spirituelles envers les âmes, ils tendent à les remplacer par leur intervention dans les domaines propres aux laïcs — affaires sociales ou politiques — donnant alors lieu au phénomène du cléricalisme qui est la caricature morbide de la véritable mission sacerdotale.

Je ne veux pas terminer sur cette note sombre, qui peut paraître pessimiste. Le véritable sacerdoce chrétien n'a pas disparu de l'Église de Dieu ; immuable est la doctrine reçue des lèvres divines de Jésus. Il y a des milliers et des milliers de prêtres dans le monde qui répondent fidèlement, sans ostentation, sans succomber à la tentation de jeter par—dessus bord un trésor de sainteté et de grâce, qui a existé dans l'Église depuis le début.

J'éprouve une grande joie en pensant à la délicatesse humaine et surnaturelle de ces prêtres, mes frères, répandus sur toute la terre. C'est maintenant justice qu'ils se voient entourés de l'amitié, de l'aide et de l'affection de nombreux chrétiens. Et quand viendra pour eux le moment de se présenter devant Dieu, Jésus—Christ ira à leur rencontre pour glorifier éternellement ceux qui, en leur temps, ont agi en son nom et en sa personne, répandant avec générosité la grâce dont ils étaient administrateurs.

Revenons de nouveau en pensée aux membres de l'Opus Dei qui deviendront prêtres l'été prochain. Priez beaucoup pour eux, pour qu'ils soient toujours des prêtres fidèles, pieux, doctes, disponibles, joyeux ! Confiez en particulier cette intention à la Sainte Vierge qui prodigue de façon toute spéciale ses soins maternels à tous ceux qui s'engagent pour toute la vie à suivre de près son Fils, Notre Seigneur Jésus—Christ, Prêtre Éternel.